Introduction :
La « flotte fantôme » de la Russie devient une source croissante d’inquiétude pour l’Europe, de nouveaux éléments suggérant que ce réseau maritime clandestin sert non seulement à contourner les sanctions occidentales sur le pétrole, mais aussi à soutenir des activités plus larges de guerre hybride. Un rapport publié par l’organisation de surveillance des conflits ACLED avertit que cette flotte s’est transformée en un système flexible opérant dans la zone grise entre commerce, espionnage, intimidation et sabotage présumé dans les eaux d’Europe du Nord.
Pourquoi la flotte fantôme russe suscite-t-elle davantage d’inquiétudes en Europe ?
Les gouvernements européens considéraient depuis longtemps la flotte fantôme russe principalement comme un moyen de maintenir les exportations de pétrole brut malgré les sanctions imposées après la guerre en Ukraine. Toutefois, les dernières conclusions indiquent désormais que ce réseau joue un rôle stratégique plus large dans la confrontation de Moscou avec l’Occident.
Selon ACLED, cette flotte pourrait compter entre 1 000 et 3 200 navires, tandis que les autorités ukrainiennes ont identifié près de 1 400 bâtiments liés au réseau. Les analystes estiment que l’opération transporte aujourd’hui jusqu’à 80 % des exportations maritimes de pétrole brut russe.
La flotte est principalement composée de vieux pétroliers opérant sous des structures de propriété opaques. De nombreux navires utiliseraient des sociétés écrans, de faux enregistrements et des changements fréquents de nom afin de masquer leurs mouvements et leurs propriétaires. Les enquêteurs affirment également que les équipages sont souvent recrutés via des plateformes de messagerie cryptées comme WhatsApp, tandis que les paiements en cryptomonnaies et les systèmes internet satellitaires comme Starlink faciliteraient les opérations.
Les responsables européens estiment que ces méthodes ont permis à la Russie de poursuivre ses exportations de pétrole dans le monde entier malgré les vastes sanctions imposées par l’Union européenne, le Royaume-Uni et les États-Unis. En mai 2026, l’UE avait sanctionné 632 navires associés à cette flotte fantôme.
Comment la mer Baltique devient-elle un point stratégique sensible ?
La mer Baltique est devenue le principal foyer des inquiétudes en raison de son importance pour les exportations énergétiques russes et les infrastructures européennes.
Les principaux terminaux pétroliers russes de Primorsk et d’Ust-Louga se situent sur la côte baltique, faisant de cette région un élément essentiel de l’économie d’exportation russe. Dans le même temps, les fonds marins abritent un dense réseau de câbles de télécommunications, de connexions électriques et de gazoducs reliant les pays nordiques et baltes.
Les analystes de sécurité avertissent que cette concentration d’infrastructures stratégiques crée des vulnérabilités pouvant être exploitées dans le cadre de tactiques de guerre hybride. Ces activités restent souvent en dessous du seuil d’un conflit militaire ouvert, tout en cherchant à provoquer perturbations, incertitude et pression politique.
L’un des incidents les plus surveillés s’est produit lors du réveillon du Nouvel An 2025, lorsque les forces spéciales finlandaises ont abordé le cargo Fitburg après des dommages constatés sur un câble sous-marin reliant Helsinki à Tallinn.
Les enquêteurs ont déclaré que le navire avait traîné son ancre sur les fonds marins alors qu’il voyageait de Saint-Pétersbourg vers Israël. Les autorités finlandaises ont ensuite annoncé avoir découvert de l’acier russe sanctionné à bord du bâtiment.
Bien que les enquêteurs n’aient pas officiellement conclu à un sabotage délibéré, l’incident a renforcé les inquiétudes concernant la frontière de plus en plus floue entre contournement des sanctions et menaces contre les infrastructures.
Quels éléments indiquent une augmentation des activités maritimes suspectes ?
Les données recueillies par l’entreprise de renseignement maritime Windward montrent une forte hausse des activités suspectes liées aux navires affiliés à la Russie dans la région baltique.
L’entreprise a enregistré plus de 2 300 navires liés à la Russie entrant dans la Baltique entre février 2024 et février 2025. Durant la même période, les analystes ont identifié plus de 16 000 interruptions dans les signaux de suivi des navires.
Les experts soulignent que certains bâtiments désactivent ou manipulent leurs systèmes d’identification automatique (AIS), rendant leurs déplacements difficiles à suivre. Les autorités ont également observé une augmentation des « activités de dérive », lorsque des navires restent immobiles ou se déplacent lentement près d’infrastructures sous-marines sans raison de navigation apparente.
Les gouvernements européens craignent que ces méthodes servent à cartographier, surveiller ou potentiellement perturber des infrastructures critiques tout en maintenant une possibilité de déni plausible.
Comment les gouvernements européens réagissent-ils face à cette menace ?
Plusieurs États européens commencent à tester les limites juridiques de l’application du droit maritime contre les navires de la flotte fantôme.
La France est devenue l’un des pays les plus actifs dans ce domaine. Un cas notable concerne le pétrolier Pushpa, également connu sous les noms de Kiwala ou Boracay, qui opérait sur des routes pétrolières entre la Russie et l’Inde.
Les forces navales françaises auraient saisi le navire après l’avoir suivi près des côtes danoises lors d’une série d’incidents impliquant des drones qui avaient temporairement perturbé les opérations aéroportuaires au Danemark en septembre 2025.
Les autorités n’ont pas affirmé que le pétrolier avait directement lancé les drones. Néanmoins, cet épisode a montré que les gouvernements européens sont de plus en plus disposés à intervenir lorsque des navires de la flotte fantôme sont perçus comme présentant des risques sécuritaires plus larges.
Lors d’un autre incident en février 2026, les forces suédoises auraient détecté et brouillé un drone de reconnaissance lancé près de Malmö contre le porte-avions français Charles de Gaulle.
Le drone aurait été relié au navire de renseignement russe Zhigulevsk plutôt qu’à un pétrolier commercial. Toutefois, les experts estiment que cette affaire illustre le chevauchement croissant entre activités maritimes civiles, collecte de renseignements et pression militaire.
Quels défis juridiques limitent les mesures européennes ?
Malgré les inquiétudes grandissantes, les autorités européennes se heurtent à d’importantes contraintes juridiques lorsqu’elles tentent d’agir contre les navires soupçonnés d’appartenir à la flotte fantôme.
En vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, les États ne peuvent généralement pas arraisonner ni saisir des navires commerciaux étrangers dans les eaux internationales sans preuve claire d’activité criminelle ou si le navire est considéré comme apatride.
Les experts juridiques estiment que ce cadre offre à la Russie un espace d’action dans les zones grises du droit maritime.
Moscou s’est également rapidement adapté aux mesures d’application. Certains pétroliers seraient escortés par des navires de guerre russes, tandis que d’autres ont été réenregistrés sous pavillon russe afin de compliquer toute intervention juridique.
Des rapports indiquent également que du personnel lié à l’armée serait de plus en plus présent à bord des navires commerciaux opérant dans ce réseau.
Que pourrait-il se passer ensuite dans les eaux européennes ?
Les gouvernements européens et les alliés de l’OTAN renforcent désormais leurs opérations de surveillance et de sécurité maritime dans le nord de l’Europe.
L’OTAN a lancé l’initiative Baltic Sentry, tandis que le Royaume-Uni a mis en place les mesures de surveillance Nordic Warden destinées à améliorer le contrôle des activités maritimes suspectes.
Depuis fin 2024, au moins huit opérations d’application de la loi impliquant des navires de la flotte fantôme auraient eu lieu, notamment des inspections et des saisies lorsque des bases juridiques existaient.
Cependant, les analystes préviennent que la flotte fantôme reste essentielle au maintien des revenus pétroliers du Kremlin et au financement de son économie de guerre. Même si les mesures européennes augmentent les coûts et les risques pour Moscou, les experts pensent que ce réseau restera actif et capable de s’adapter.
Pour les décideurs européens, la principale inquiétude est que cette flotte représente désormais bien plus qu’un simple défi lié aux sanctions économiques. Elle se situe aujourd’hui au croisement de la sécurité énergétique, du droit maritime, des opérations de renseignement et de la protection des infrastructures critiques.
Alors que les tensions entre la Russie et l’Occident persistent, les incidents liés aux activités maritimes suspectes dans la Baltique et les eaux environnantes devraient continuer à faire l’objet d’une surveillance étroite. Les gouvernements européens seront confrontés à une pression croissante pour renforcer le contrôle maritime sans provoquer d’escalade, faisant de la flotte fantôme l’un des dossiers sécuritaires les plus suivis de la région.
