Introduction :
Les responsables de l’enseignement supérieur africain appellent à repenser en profondeur la manière dont les universités définissent leur réussite, en affirmant que les établissements devraient accorder davantage d’importance à la responsabilité sociale, à la collaboration et à l’impact communautaire plutôt qu’à la seule compétition mondiale. Ce débat a émergé lors d’un récent webinaire organisé par l’International Association of Universities, au cours duquel des universitaires africains et internationaux ont soutenu que les universités du continent participent désormais activement aux discussions mondiales sur l’avenir de l’enseignement supérieur, au lieu de simplement adopter des modèles conçus dans le Nord global.
Pourquoi l’enseignement supérieur africain attire-t-il davantage l’attention internationale ?
Les systèmes d’enseignement supérieur africains suscitent un intérêt croissant à l’échelle mondiale, alors que les universités du continent cherchent à redéfinir les priorités académiques autour du service public, de la responsabilité sociale et de la production collaborative du savoir.
Lors du webinaire animé par le Dr Andreas Corcoran, le professeur Chris Brink, ancien vice-chancelier de Newcastle University, a affirmé que les universités africaines ne doivent plus être considérées comme de simples réceptrices des modèles académiques occidentaux. Selon lui, elles deviennent désormais des acteurs influents dans les débats internationaux sur l’évolution de l’enseignement supérieur.
Chris Brink participait au débat aux côtés de la professeure Nana Aba Appiah Amfo, vice-chancelière de l’University of Ghana, ainsi que du professeur Paul Tiyambe Zeleza, ancien vice-chancelier de l’United States International University Africa.
Cette discussion s’inscrit dans un contexte mondial marqué par des interrogations croissantes sur le rôle des universités face aux inégalités, au changement climatique, au chômage et aux fractures sociales.
Comment l’Afrique remet-elle en cause la compétition universitaire traditionnelle ?
L’un des thèmes centraux du débat concernait la critique du modèle de concurrence dominant dans de nombreuses universités européennes et nord-américaines.
Chris Brink a expliqué que les établissements du Nord global mesurent souvent leur réussite à travers les classements, les publications scientifiques et les indicateurs de prestige international. Il a comparé cette approche à celle des clubs de football cherchant à accumuler des trophées, estimant que les universités sont fréquemment évaluées davantage sur leurs performances mesurables que sur leur contribution à la société.
Selon lui, les universités africaines adoptent souvent une perspective différente, mettant davantage l’accent sur l’engagement communautaire et l’impact public. La production de connaissances y est généralement liée à la résolution de problèmes sociaux concrets plutôt qu’à la seule recherche de prestige académique.
Cette différence est particulièrement visible en Afrique du Sud, où les universités intègrent régulièrement le développement social et l’engagement communautaire dans leurs missions institutionnelles. Chris Brink a souligné que les 26 universités sud-africaines mentionnent publiquement leur contribution à la société comme faisant partie intégrante de leur vocation académique.
Ce débat reflète une discussion mondiale croissante sur la question de savoir si les universités doivent privilégier la compétitivité économique ou la transformation sociale.
Quel rôle la philosophie Ubuntu joue-t-elle dans le monde universitaire africain ?
Le webinaire a également mis en lumière les fondements philosophiques de nombreuses traditions académiques africaines.
Chris Brink a évoqué les travaux du philosophe Thaddeus Metz, selon lesquels les philosophies éducatives africaines sont généralement plus communautaires qu’individualistes. Contrairement à certaines traditions occidentales qui valorisent la figure du « génie solitaire », les modèles africains insistent davantage sur l’apprentissage collectif et la responsabilité partagée.
Le concept d’Ubuntu — souvent résumé par l’idée selon laquelle « une personne devient une personne grâce aux autres » — a été présenté comme essentiel dans cette approche.
Concrètement, cette philosophie favorise la recherche collaborative, les partenariats communautaires et les travaux universitaires orientés vers la résolution des problèmes locaux et régionaux.
Ses défenseurs estiment que ce modèle pourrait offrir des enseignements précieux à des universités mondiales parfois accusées de se déconnecter des préoccupations publiques.
Pourquoi la responsabilité académique devient-elle un sujet central ?
Les questions liées à la liberté académique et à la responsabilité sociale ont également occupé une place importante dans le débat.
Chris Brink a rappelé les propos de Nelson Mandela lors de son discours sur l’état de la nation en 1995, où Mandela affirmait que liberté et responsabilité sont indissociables.
Appliquant ce principe à l’enseignement supérieur, Chris Brink a soutenu que la liberté académique devrait s’accompagner d’une responsabilité publique claire et de bénéfices mesurables pour la société.
Cette question est particulièrement urgente dans plusieurs pays africains confrontés à d’importants défis économiques et sociaux, notamment la pauvreté, les inégalités, le chômage, la corruption, les problèmes de santé publique et les menaces climatiques.
En Afrique du Sud, les universités continuent notamment de faire face aux conséquences durables de l’apartheid et du colonialisme tout en étant appelées à contribuer activement au développement national.
Comment la décolonisation influence-t-elle l’enseignement supérieur africain ?
Le débat a également porté sur l’influence croissante des mouvements de décolonisation dans les universités africaines au cours de la dernière décennie.
Les appels à « décoloniser » l’enseignement supérieur se sont intensifiés dans plusieurs pays africains, notamment après les mouvements étudiants apparus en Afrique du Sud au milieu des années 2010. Ces campagnes remettaient en question l’influence persistante des cadres intellectuels hérités de l’époque coloniale dans les programmes universitaires et les cultures institutionnelles.
Chris Brink a reconnu que certains discours décoloniaux adoptent un ton très critique envers les systèmes académiques occidentaux. Toutefois, il a rejeté l’idée selon laquelle les modèles universitaires africains et occidentaux seraient condamnés à un affrontement irréconciliable.
Au contraire, il estime que les deux systèmes évoluent simultanément et pourraient s’enrichir mutuellement grâce à des échanges intellectuels croissants.
Que peuvent apprendre les universités mondiales des institutions africaines ?
Les partisans du modèle africain estiment que les universités du monde entier pourraient bénéficier d’un engagement plus fort envers l’impact social, la responsabilité publique et la résolution collective des problèmes.
Alors que les gouvernements et les étudiants remettent de plus en plus en question la valeur de l’enseignement supérieur face à la hausse des coûts universitaires et à l’incertitude économique, l’accent mis par l’Afrique sur l’utilité sociale des universités trouve un écho grandissant à l’échelle internationale.
Les analystes soulignent que les universités sont désormais appelées à démontrer leur contribution concrète à des enjeux majeurs tels que la transformation technologique, l’adaptation climatique, l’accès aux soins de santé et les inégalités sociales.
Le débat autour de l’enseignement supérieur africain illustre une remise en question plus large du rôle fondamental des universités dans le monde contemporain. Si la compétition, les classements et les performances de recherche continueront probablement à jouer un rôle important, les appels à renforcer la responsabilité sociale et l’engagement communautaire gagnent du terrain au niveau international. À mesure que les universitaires africains réclament une place égale dans l’élaboration des politiques mondiales de l’enseignement supérieur, cette discussion pourrait influencer durablement les débats futurs sur la liberté académique, la décolonisation et la mission publique des universités.
